10 juin 2014

Le 23 mai dernier, cette fillette de 8 ans, nommée Gwendolyn William, a fait la Une du New York Post. Sa photo fut accompagnée du titre suivant : This kid is fat (according to the city of New York), c’est-à-dire Cette enfant est grosse (selon la ville de New York).

Un beau jour, grâce au Fitnessgram, un programme annuel de conditionnement physique mis en place par le département new-yorkais de l’éducation, Gwendolyn est rentrée de l’école avec une petite enveloppe qu’elle n’était pas censée ouvrir, et visant à informer ses parents qu’elle était…en surpoids!!!

 

Cette nouvelle suscite une vive réaction sur Facebook. Partout, on s’indigne qu’une fillette aussi mince ait reçu un tel «diagnostic». Certes, l’erreur dans le système était flagrante. Mais était-ce la seule raison de s’indigner? Cette histoire n’aurait probablement pas créé le même émoi si la jeune fille avait réellement été en surpoids. Et pourtant, la situation me serait apparue tout aussi préoccupante…

 
Qu'arrive-t-il quand on dit à une petite fille qu'elle est grosse?
 

Une récente étude menée auprès de 2 379 filles et publiée dans l’édition de juin de l’illustre journal JAMA Pediatrics s’est intéressée à la question. Les résultats indiquent que les filles de 10 ans qui se font dire qu’elles sont trop grosses par leurs parents, frères et sœurs, amis ou enseignants, ont 1.66 fois plus de risque d’être obèses à l’âge de 19 ans, et ce, peu importe le poids initial des jeunes filles. Autrement dit, ce type de commentaire augmente le risque de développer un surplus de poids chez toutes les petites filles, minces ou rondes.

D’autres auteurs se sont intéressés directement aux effets de programmes de dépistage tels que celui qu’a mis en place la ville de New York. Les jeunes étiquetés comme étant en surpoids ou obèses sont plus susceptibles d’adopter des comportements à risque pour leur  santé dans le but de maigrir, tels que l’entraînement excessif, les diètes, le jeûne ou encore l’utilisation de médicaments.  Certains enfants développent des comportements problématiques comme voler de la nourriture, en cacher et/ou se suralimenter. Enfin, plusieurs auteurs soulèvent que ce type de pratiques peut avoir des répercussions importantes sur l’estime de soi, en plus d’engendrer de la stigmatisation et d’ouvrir la porte à  l’intimidation. Chez les jeunes obèses, la mesure de l’IMC pourrait contribuer à une faible estime de soi et engendrer des troubles émotionnels graves. 

 

Et si on s'assurait que les résultats ne soient vus que par les parents?
 

Une étude s’est justement intéressée à la réaction des parents après la réception des résultats du dépistage. Selon ces résultats, 50% des parents d’enfants étiquetés comme étant en surpoids ou obèses ont dit vouloir modifier le poids de leur enfant. Toutefois, les stratégies envisagées relevaient plus des régimes restrictifs que de changements dans les habitudes de vie. Autre fait préoccupant : certains parents dont les enfants n’avaient pas été identifiés comme obèses ou en surpoids envisageaient de restreindre l’alimentation de leur enfant.

Plusieurs organisations américaines telles que l’American Academy of Pediatrics, les Centers for Disease Control and Prevention ou l’American Heart Association ont exprimé des réserves envers la mesure de l’IMC en milieu scolaire pour des fins de dépistage, soulignant que la recherche n’a pas établi l’efficacité de ces programmes. L’American Academy of Pediatrics souligne également que les communautés ne possèdent pas, en général, les ressources nécessaires pour aider les individus ciblés ou les rediriger vers les services ou traitements appropriés.

 

Intervenir, oui... mais sans nuire! 
 

Il est tout à fait légitime de vouloir mettre en place des actions pour diminuer la prévalence de l’obésité chez les jeunes. Toutefois, il importe à mon avis de se rappeler un principe important de santé publique : le principe de bienfaisance et de non-malfaisance. Autrement dit on ne veut pas, en essayant de solutionner un problème, en créer un autre.

À ma connaissance, des programmes de dépistage en milieu scolaire tels que celui mis en place dans la ville de New York n’existent pas au Québec. Mais l’histoire de Gwendolyn peut être une invitation à revoir certaines de nos interventions et à se rappeler que la question du poids devrait toujours être abordée avec prudence et doigté. 

 

  

Références : 

NEW YOK POST. Édition Internet,[En ligne],2014. [http://nypost.com/2014/05/22/nyc-says-this-girl-is-fat/] (23 mai 2014)

Hunger, J.M., & Tomiyama, A.J.Weight labeling and obesity: A longitudinal study of girls aged 10 to 19 years. JAMA Pediatrics. 2014 Jun 1;168(6):579-80

Forman-Hoffman, 2004 : Forman-Hoffman V. High prevalence of abnormal eating and weight control practices among U.S. high-school students. Eat Behav 2004;5:325-36.

Ikeda et coll., 2006 :Ikeda, J.P., Crawford, P.B., Woodward-Lopez, G. (2006). BMI screening in schools: helpful or harmful. Health Education Research, 21(6) 2006, 761–769.

Fisher et Birch, 2000 :Fisher JO, Birch LL. Parents' restrictive feeding practices are associated with young girls' negative self-evaluation of eating. J Am Diet Assoc 2000;100:1341-6.

Ikeda et coll., 2006 :Ikeda, J.P., Crawford, P.B., Woodward-Lopez, G. (2006). BMI screening in schools: helpful or harmful. Health Education Research, 21(6) 2006, 761–769.

Stice et coll., 1999 :Stice E, Agras W, Hammer L. Risk factors for the emergence of childhood eating disturbances: a five-year prospective study. Int J Eat Disord 1999;25:375-87.

Feischhacker, 2008 :Fleischhacker, S. (2008). Weighing the Legal & Ethical Implications of BMI Measurements in Schools.Mich St U J Med & L 2008; 185.

Neumark-Stzainer 1999 :Neumark-Sztainer D. Preventing obesity and eating disorders in adolescents: What can health care providers do?. J Adolesc Health. 2009;44:206–213

Chomitz et coll., 2003 :Chomitz V, Collins J, Kim J, et al. Promoting healthy weight among elementary school children via a health report card approach. Arch Pediatr Adolesc Med 2003;57:765-72.

 


À PROPOS DE L'AUTEUR

Fannie Dagenais
Fannie Dagenais
Nutritionniste

Fannie Dagenais a été directrice d’ÉquiLibre pendant près d’une dizaine d’années et possède une vision globale des enjeux liés au poids et à l’image corporelle. Elle vous invitera à remettre en question le culte de la minceur présent dans notre société, et à partager son rêve : la transformation des normes sociales de beauté!

Sa riche expérience l’amène à poser un regard critique sur l’actualité et à collaborer à différents médias écrits, radiophoniques et télévisuels. À la fois humaine et déterminée, elle vous fera prendre conscience de la place qu’occupent le poids et l’apparence dans notre quotidien. Elle portera également à votre attention les bons coups de l’industrie de la mode, des médias et de la publicité pour valoriser la diversité corporelle.  

«Quelques ingrédients pour maintenir mon équilibre: rire au quotidien, rêver, bouger en famille et cultiver le plaisir de bien manger…sans culpabilité!»

 

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